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Avril 2028

Jeudi 13 avril 2006

Cher journal, je t’ouvre aujourd’hui pour la première fois, avec l’intention de remplir tes pages blanches… Bien que ton format soit complètement démodé, le papier se faisant rare ces derniers temps, j’ai l’immense privilège de pouvoir ressortir mon stylo à plume d’étudiant dont je ne m’étais plus servi depuis une vingtaine d’années. Voilà ces quelques coulées d’encre commencent à te remplir. Dans quel but ? Pourquoi tenir aujourd’hui ce journal papier ? Et pourquoi pas un Blog comme c’est aujourd’hui la règle ? Je te dirais simplement que ce que j’écris n’a nul besoin d’être connu de tous. Tu es destiné à mes enfants, petits-enfants à venir et de façon générale aux générations futures. Quoi de plus éphémère que l’Internet ? Quand je ne serais plus là que deviendront les blogs que j’aurais créés ? En revanche toi tu resteras tant que tu ne deviends pas poussière.

Ma femme t’a transmis ce Noël à son époux. Elle a toujours de bonnes idées de cadeau. Je me souviens d’un de ces premiers cadeaux : un cube… Un cube pas comme les autres. Les quatre faces de côté, en verre, permettent d’y déposer une photo. L’intérieur du cube contient lui quatre petits albums photos. Un cadeau simple mais quel cadeau ! Vingt ans après il trône toujours sur mon bureau et m’offre pour vision quotidienne mes deux enfants, ma femme et un portrait de famille. Pour beaucoup cet ornement d'un autre âge n'est rien d'autre qu’un attrape-poussière. Le papier photo n’a plus court, remplacé par les cadres électroniques qui foisonnent sur les bureaux du tout un chacun. Je leur préfère mes photos. Au moins elles, elles n’ont pas de pixel mort ou autres problèmes d’alimentation.

Revenons à toi mon cadeau. Cela fait quatre mois que tu traines dans mon tiroir. Le syndrome de la page blanche, je ne veux pas le connaitre. Quatre mois que j’attends d’avoir quelque chose à te raconter. Puis hier est venu. Un déclic. J’ai décidé de t’utiliser. De consigner dans tes pages les évènements de ce monde qui a tant changé depuis les années 1980 que j’ai connu enfant. Tellement d’éléments nouveaux dont seul aujourd’hui Internet est témoin. Devant la disparition progressive du papier, la mémoire se perd dans ces flots d’information dont la véracité n’est plus garantie. Le quidam peut à sa guise interpréter, imaginer, anticiper les évènements de ce monde sans que personne ne se souci de la qualité des propos. Tout le monde parle dans son coin sur la Toile. Alors toi, tu seras le témoin que je donnerai à mes enfants. Le témoin de ma vie dans ce monde, de la vie de ce monde pour que demain tu demeures, que tu ne sois pas laissé à l’abandon quelque part sur un serveur qui mourra avec toi. J’essaierai autant que possible de coucher sur tes pages aussi souvent que possible l’Histoire que je vis, mes impressions, mes sensations. Fini les utopies, les idéologies, l’investissement dans des mouvements auxquels plus personne ne croit. Je me confierai à toi. Froidement. Les faits sont les faits. Je te les dirais. Etre témoin de mon époque, voilà ta raison d’être.

Par Lionel
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Vendredi 14 avril 2006

En ce jour de Vendredi Saint, les églises se remplissent. Depuis de nombreuses années, le spirituel revit avec ferveur au cœur de la société. La vie de plus en plus difficile a rendu le fameux adage Marxiste qui prétend que « La religion est l’opium du peuple » encore plus vrai. Les gens veulent fuir leur vie.

La télévision affiche en boucle les images de ces croyants qui font la queue devant la Cathédrale Notre-Dame de Paris. Cette longue cohorte est dument encadrée de forces de l’ordre venues autant pour protéger la foule d’un attentat potentiel, que pour surveiller les faits et gestes de chacun. Les rues alentour sont bondées. Les transports en commun tournent exceptionnellement toute la journée. En temps normal, pour économiser l’électricité, seule énergie abordable, les transports ne fonctionnent que de sept heures à dix heures du matin. Ils reprennent le soir entre dix huit et vingt heures.
La pauvreté. Voilà ce qui envahi nos écrans aujourd’hui. Pour la plupart des gens, le travail n’est qu’un vague mirage qui lorsqu’il devient réalité nu dure pas et ne leur permet pas de subvenir à leurs besoins élémentaires.

Au début des années 2000, on voyait fleurir en plein cœur de Paris des tentes, pour que ceux qu’on appelait les sans domicile fixe puisse s’abriter. Puis le nombre de « travailleurs pauvres » a démesurément grossi.

Bien des gouvernements ont tenté de résoudre ce problème. Le manque d’argent, le contexte international tendu, le manque de volonté de certains n’a pas permis d’apporter de réponses adaptées. Moi-même, lors de primaires au sein du parti dont j’étais membre, j’avais proposé de prendre le fléau à bras le corps. Je n’ai pas réussi à convaincre. Vaincu, j’avais démissionné devant les manœuvres bassement électoralistes. Je me suis retiré de ce monde que je ne cautionne plus. Depuis, je regarde les évènements avec le recul d’une personne qui a trop vu, trop vite. A bientôt quarante cinq ans, je n’ai plus l’espoir qu’avaient les générations précédentes.

L’individualisme, paradoxe du spirituel, n’est plus une illusion. Mes voisins je ne les connais pas. Qui connait les siens ?

Ce tableau réaliste que je dépeins peut paraitre bien triste. Nous avons longtemps, trop longtemps, vécu dans l’opulence, dans la certitude que les ressources minérales de la planète seraient inépuisables. Aujourd’hui nous ne pouvons que constater nos erreurs. Notre époque me fait penser à celle de la chute de l’Empire Romain. Notre Empire qui n’a jamais dit son nom s’est bâti lors de la deuxième moitié du 20ème siècle autour des Etats-Unis d’Amérique. Les vainqueurs de la seconde guerre mondiale se sont partagé le monde. Aujourd’hui le monde veut se partager leur dépouille. Quoi de plus normal ? Aux années d’oppression suivent les années de vengeances.

On a longtemps cru que notre modèle était LE modèle ; qu’il fallait le propager comme une religion. Les droits de l’homme, la démocratie, tant de valeurs qui me sont cher et qu’aujourd’hui on foule du pied sans remord. La VIIème République vacille, chancelle. Un souffle la ferait s’effondrer sur elle-même comme les tours jumelles le 11 septembre 2001 à New-York.

La pauvreté, comme un refrain, passe et repasse sur mon écran. Plus je la vois, plus je me dis que nous avons de la chance ma famille et moi-même. J’ai un toit, une jolie maison sur les coteaux de Saint-Cloud, des revenus plus que confortable, une famille aimante, de l’énergie, une pièce climatisée pour les jours d’été, où le thermomètre dépasse allégrement les 40 degrés à l’ombre, et par-dessus tout, j’ai encore une voiture ; je ne l’utilise pas. L’essence est trop chère et trop difficile à trouver. Elle a juste de quoi nous emmener en cas d’urgence. De quoi faire une centaine de kilomètres en y ajoutant un peu d’huile de colza glané de-ci de-là au marché noir.

Les « pèlerins » sont maintenant rentrés chez eux, la télévision cesse de diffuser. L’énergie économisée est conservée pour permettre des émissions plus longues en cas de besoin. Cette chaude journée d’avril s’achève pour tous. Pour moi elle ne fait que commencer. La nuit est le moment le plus propice pour vivre. Dans mon jardin, je vais passer la soirée avec ma famille, discuter avec eux de l’avenir, de notre devenir et de ce que nous ferons dans les jours qui viennent.

Par Lionel
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Samedi 15 avril 2006

La soirée d’hier fut longue et riche en enseignements.

Mon fils avait depuis quelques mois suivi mes traces en entrant en politique. De part mes relations, il se retrouva très vite au contact des divers élus et membres du gouvernement… Il m’apportait ainsi régulièrement des confidences sur les coulisses du pouvoir.
Hier, son visage était marqué, comme fatigué.
- Hé bien qu’est ce qu’il t’arrive? T’as l’air complètement vidé. Des soucis ? Lui dis-je.
Quelques instants passèrent sans réponse.
- Hey p’tit bonhomme ! Ca va ?
- Oui, oui ça va. Ce n’est pas moi. C’est la situation qui est pénible. Tu as entendu les infos ?
- Ils ne passaient que le pèlerinage à Notre-Dame. A part ça pas grand-chose.
- Non ce n’est pas de ça dont il s’agit. Les Balkans s’agitent. L’indépendance prochaine du Kosovo agite la minorité Serbe qui brandit le spectre de la guerre civile. Ce pourrait être l’allumette qui mettrait le feu aux poudres.
- Je ne te savais pas aux Affaires Etrangères !
- Je ne plaisante pas vraiment malheureusement. Notre défense dépend entièrement du pétrole. Nos armes nucléaires, notre aviation, nos missiles. Tout cela fonctionne au pétrole.
- Ca tout le monde le sait je ne vois pas le rapport…
- Les six derniers mois de stock ont été achetés dans la journée par les Etats-Unis et la Chine.
- Tu plaisantes ? Ils ont achetés six mois de stock mondial de pétrole ?
- Oui ! Et nous dans trois mois nous ne seront plus approvisionnés. Le pétrole dans neuf mois, à moins d’un miracle, c’est définitivement fini.
- Je ne vois toujours pas le rapport avec les Balkans.
- Pour conclure l’affaire, les Etats-Unis ont vendu de l’armement.
- Et la Chine ?
- Sa couverture nucléaire !
- La Chine s’est engagée à protéger les pays fournisseurs avec son arsenal nucléaire ?
- Exactement.
- C’est très inquiétant… mais le rapport avec les Balkans ?
- Si une guerre civile éclate au Kosovo, ce sera une guerre de religion. Les pays musulmans n’hésiteront pas si nous intervenons. Les Serbes auront du mal à ne pas aider leur compatriote au Kosovo. Tout risque de vite dégénérer.
- Je te trouve bien pessimiste quand même. A chaque fois que les Balkans toussent l’Europe frémit. Je connais bien la région, je doute que les serbes feront la même erreur que dans les années 90.
- Si des églises brûlent j’en doute.
- C’est ce qu’on pense aussi en haut lieu ?
- Oui c’est leur analyse aussi. Ils craignent un dérapage.
- Donc ? Quelles mesures vont être prises ?
- Dès la fin des fêtes de Pâques, le Président s’exprimera à la nation avec les présidents des deux chambres. Je ne connais pas la nature de la déclaration ni des décisions qui seront prises. Je sais simplement qu’il s’agit d’une affaire de plus haut intérêt national. Je pense qu’ils vont peaufiner cela ce week-end. Les nuits vont être courtes.
- Et bien. Je ne m’attendais vraiment pas à une telle nouvelle. Voilà ce que c’est que d’être déconnecté de ce beau p’tit monde. Bon ! demain soir tu fais quoi ?
- Je n’ai rien prévu de spécial.
- On va au Voodoo’s Lounge. On va aller papoter un p’tit peu.

Par Lionel
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